vendredi 19 juin 2009

Iran, le choix

Spécialistes et experts s'interrogent sur les événements d'Iran : crise de régime profonde menaçant la République islamique ou simple bataille de clans qui se partagent le pouvoir ? Pourtant, il y a une certitude, une vérité sur laquelle on n'insistera jamais assez et qui, elle, ne prête pas à discussion : le courage des manifestants qui, à Téhéran et dans d'autres villes de province, osent braver un pouvoir à la brutalité hélas tristement avérée. Pour qui connaît la haine de classe et la violence animant les bassidji, ces milices des bas quartiers au service du président sortant, Mahmoud Ahmadinejad ; pour qui connaît le maillage serré de services secrets et de polices surveillant la population dans un pays où l'Etat de droit est inexistant, le courage de ces Iraniens de tous âges et de toutes conditions doit être salué. Ils risquent, leur intégrité physique, leur vie même, la prison et la torture.


Et la bataille qu'ils mènent va bien au-delà de l'Iran. Elle va peser sur la situation au Proche-Orient dans les mois à venir. Quelque chose d'important se joue dans les rues de Téhéran, encore impalpable, imprécis, mais sans doute déterminant. Les experts, là encore, n'ont pas tort de nous expliquer que les deux hommes qui s'affrontaient lors du scrutin contesté du vendredi 12 juin, Mahmoud Ahmadinejad et son principal adversaire, Mir Hossein Moussavi, sont du "sérail". Ils sont de cette nomenklatura révolutionnaire attachée à la survie de la République islamique et dont les différentes personnalités se partagent le pouvoir dans un jeu d'influences complexes où se mêlent intérêts matériels, rivalités personnelles et différences idéologiques - le tout sous le regard inquiet de celui qui a le dernier mot, le Guide, l'ayatollah Ali Khamenei.

Et pourtant, Ahmadinejad et Moussavi, ce n'est pas pareil. Dû côté du premier, un groupe obsédé de "pureté révolutionnaire", hypernationaliste, plus attaché que tous les autres au programme nucléaire militaire, qui s'est forgé son identité dans l'antiaméricanisme forcené (pour ne pas parler de la haine d'Israël qui anime son chef) et le soutien aux radicaux du Proche-Orient (Hamas palestinien et Hezbollah libanais) ; de l'autre, un groupe plus proche du clergé traditionnel, tout aussi attaché à la survie du régime islamique, mais qui pense que l'avenir d'un pays en situation économique et sociale catastrophique passe par une certaine ouverture à l'Ouest. D'un côté, un groupe que l'offre de dialogue du président Barack Obama déstabilise ; de l'autre, des gens tentés de la saisir. Ces différences-là comptent.



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Fillon met en garde l'Iran contre "les provocations"

Le Premier ministre français François Fillon a demandé mardi 16 juin aux autorités iraniennes de faire "le choix du dialogue et du respect du droit international, plutôt que de s'engager dans l'impasse d'un durcissement politique et de provocations" face aux manifestations contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad.

"Nous respectons la souveraineté de l'Iran, qui a vocation à être une des grandes puissances au Moyen-Orient, mais nous lançons un appel aux autorités iraniennes pour qu'elles fassent le choix du dialogue et du respect du droit international, plutôt que de s'engager dans l'impasse d'un durcissement politique et de provocations qui ne pourraient que mener nulle part", a-t-il déclaré lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale.

Sarkozy s'exprimera lors du conseil européen

Réaffirmant la préoccupation de Paris devant la dégradation de la situation à Téhéran, François Fillon a rappelé l'exigence de la France que "soit garantie la sécurité des ressortissants français et en particulier des journalistes", qui se voient "retirer purement et simplement l'autorisation d'exercer leur métier en Iran". Les autorités iraniennes ont interdit mardi à tous les journalistes travaillant pour des médias internationaux de couvrir sur le terrain la situation dans le pays.
Le Premier ministre a réitéré la condamnation de la France des violences contre les manifestants, des arrestations d'opposants, ainsi que des "restrictions mises aux libertés publiques et à la liberté d'expression".
Il a rappelé la demande de l'Union européenne d'une "enquête sérieuse et impartiale au sujet des allégations d'irrégularités du scrutin". Le président Nicolas Sarkozy "aura l'occasion d'évoquer à nouveau cette question au conseil européen de jeudi et vendredi".


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De légers soupçons de fraude, aucune preuve

Aahmoud Ahmadinejad a-t-il manipulé les résultats de l'élection présidentielle iranienne du 12 juin ?

Selon les résultats officiels publiés par le ministère de l'intérieur, M. Ahmadinejad a obtenu 62,63 % des voix contre 33,75 % à son principal rival, Mir Hussein Moussavi. Le conservateur Mohsen Rezaï et le réformateur Mehdi Karoubi obtiendraient respectivement 1,73 % et 0,85 % des suffrages. Selon ces chiffres, 85 % des 46 millions d'électeurs iraniens se sont rendus aux urnes. Par rapport à la précédente élection, en 2005, Ahmadinedjad fait un bond spectaculaire : lors du scrutin de vendredi, le sortant a réuni 25 millions d'électeurs sur son nom ; en 2005, ils étaient moins de 6 millions au premier tour et 17 millions au second. En pourcentages, toutefois, le score réalisé par Ahmadinejad au premier tour de l'élection de 2009 (62,63 %) rejoint celui obtenu au second tour du scrutin de 2005 (61,69 %).

Face à ce raz-de-marée, les accusations de fraude ont rapidement fusé. Tour d'horizon des différents argumentaires.

* La géographie électorale

Accusations de fraude. Dans un pays où les solidarités ethniques l'emportent souvent sur les enjeux nationaux, nombre d'observateurs considèrent comme suspects les faibles résultats obtenus par Moussavi dans la province d'Azerbaïdjan, dont il est originaire, ou par Karoubi dans son fief de l'Ouest iranien. Enfin, pour l'universitaire américain Juan Cole, la victoire d’Ahmadinejad à Téhéran paraît peu crédible dans une ville où les tendances progressistes sont fortes.

Limites. Le Washington Post rappelle que les résultats sont assez nuancés dans les deux provinces azéries : dans la province de l'Ouest-Azerbaïdjan, Moussavi est devant Ahmadinejad (49 % contre 47 %) ; dans celle de l'Est-Azerbaïdjan, il perd, mais de peu (42 % contre 56 %). Le journal souligne aussi avec ironie qu'Al Gore, candidat à l'élection présidentielle de 2000 aux Etats-Unis, avait perdu dans son Etat du Tennesse.

De son côté, le site Politico, très remonté contre "les experts de l'Iran (...) analysant la situation selon leurs souhaits", note que Mahmoud Ahmadinejad parle lui aussi azéri et qu'il a mené une campagne très efficace dans les deux provinces citées. (Voir les résultats par province)

* Le décompte des voix

Accusations de fraude. Les scores d'Ahmadinejad dans le pays sont très homogènes, relève Juan Cole. Lors des scrutins passés, les résultats du président étaient bien plus disparates. Quant à la BBC, elle souligne que, contrairement aux élections précédentes, les résultats n'ont pas été annoncés par province mais par "blocs" de millions de voix. Des blocs qui faisaient apparaître des écarts de voix à chaque fois semblables. L'élection serait en quelque sorte "trop belle pour être vraie". Une approche partagée par le site TehranBureau, qui regroupe des journalistes du monde entier. S'appuyant sur les chiffres officiels, le site relève que l'évolution des scores de Moussavi et Ahmadinejad est restée, tout le temps qu'a duré le décompte des voix, parfaitement linéaire.

Ce décompte aurait par ailleurs été effectué trop rapidement, si l'on se réfère à la quantité de bulletins à dépouiller – 20 millions en trois heures. Dans le Washington Post, l'expert Mehdi Khalaji affirme que dans certains bureaux les représentants de l'opposition n'ont pas pu assister au décompte.

A partir de ces éléments, Juan Cole reconstitue la "scène du crime" : la commission électorale, qui est censée attendre trois jours pour annoncer le résultat, aurait demandé à Moussavi de retarder l’annonce de sa victoire, avant de changer de discours et d’annoncer la victoire d’Ahmadinejad. Ce film de la soirée électorale est corroboré, sur le blog d'Abbas Djavadi, de Radio Free Europe, par le directeur de campagne du candidat d'opposition.

Le blog de Georges Malbrunot rapporte les propos d'un homme d'affaires qui relève qu'en Iran, "on vote en inscrivant le nom du candidat sur le bulletin. Quand on est illettré au fin fond du pays, un pasdaran [Gardien de la révolution] dans le bureau de vote peut vous aider à bien voter."
Limites. Politico concède que des "manipulations" ont pu entacher le scrutin et que l'Iran ne répond pas aux standards occidentaux d'organisation d'élection. Mais le pays a trente ans d'histoire électorale marquée par des élections disputées, rappelle le site, selon qui ces accusations ne suffisent pas à remettre en cause l'ampleur de la victoire de Mahmoud Ahmadinejad.

* Les sondages

Accusations de fraude. Michael Tomasky, rédacteur en chef d'un des sites du Guardian, Guardian America, soutient également la thèse d'une fraude massive : "Comment un candidat qui tournait à 39 % d'intentions de vote quelques jours avant le scrutin a-t-il pu obtenir 62 % le jour de l'élection (...) sachant que 11,2 millions d'Iraniens de plus se sont déplacés par rapport à 2005 et que 7,2 millions auraient porté leur voix sur Ahmadinejad. Cela voudrait dire que 65 % des nouveaux votants ont choisi le président sortant". "Peu vraisemblable, conclut-il, dans un pays où le taux de chômage est supérieur à 10 %, l'inflation est proche de 25 % (...) et les promesses populistes faites il y a quatre ans n'ont pas été tenues."

L'analyste Renard Sexton, qui écrit sur le site FiveThirtyEight.com note quant à lui que la forte participation aurait dû entraîner des résultats plus serrés. Chiffres des dernières élections à l'appui, il estime qu'en toute logique Ahmadinejad aurait dû plafonner à 55 %.

Limites. Pour Politico, les sondeurs comme les médias occidentaux n'ont pas pris la mesure de la bonne fin de campagne du président sortant. Ce dernier aurait réussi dans les derniers jours à créer une dynamique sur son nom et à discréditer ses adversaires.

Surtout, une enquête réalisée mi-mai par l'ONG américaine Terror-Free Tomorrow – considérée comme plus crédible que les quelques sondages réalisés en Iran – avait mis en évidence le fort soutien de la population à Mahmoud Ahmadinejad. Trois semaines avant l'élection du 12 juin, cette étude donnait vingt points d'avance à Ahmadinejad sur son rival.


Benoît Vitkine



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"On ne connaît pas l'Iran"

Spécialiste de l'Iran au CNRS, Bernard Hourcade revient pour leJDD.fr sur la reconduction de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de l'Iran. Un succès aisément acquis contre le modéré Mir Hossein Moussavi qui n'étonne pas le spécialiste, tant Ahmadinejad domine la vie politique du pays. En outre, sur la scène internationale, cette élection "ne change finalement rien à la donne".

On s'attendait à une élection présidentielle serrée en Iran, or Mahmoud Ahmadinejad semble l'avoir aisément remporté. Y'a-t-il eu fraude comme le crie le camp Moussavi?
Non, ou alors à la marge. Cette victoire "surprise" prouve surtout que l'on ne connaît pas l'Iran. On a certes vu une vague verte (la couleur du camp Moussavi, principal rival de Mahmoud Ahmadinejad, ndlr) dans les dix derniers jours de campagne, mais dix jours c'est trop peu pour faire évoluer un pays de 75 millions d'habitants. Cela témoigne d'une méconnaissance des rapports de force sociaux et politiques du pays. L'Occident, et les Etats-Unis en tête, regarde l'Iran tel qu'il voudrait qu'il soit et non comme il est réellement.

Comment expliquez-vous l'échec de Moussavi?
Contrairement à ce qui a pu se dire, Mir Hossein Moussavi n'était pas un candidat crédible contre Ahmadinejad. D'une manière un peu directe, on peut dire qu'il a été "au congélateur" pendant vingt ans (il fut Premier ministre entre 1980 et 1988, ndlr) avant que les réformateurs ne décident de l'en sortir pour cette élection présidentielle, et encore parce qu'ils n'avaient pas trouvé le bon candidat dans leurs rangs. Malgré ses qualités, Moussavi n'était qu'une roue de secours. Et c'était bien sûr insuffisant face à un Ahmadinejad qui, quoi qu'on en pense, est un véritable homme politique, actif, qui sait parler aux foules et qui possède un bilan pas si négatif que cela.

"Ahmadinejad a été le premier président iranien à envoyer un satellite dans l'espace"

Justement, quel est le bilan de Mahmoud Ahmadinejad et explique-t-il sa large victoire?
Comme dans toute action politique, il y a du positif et du négatif. Côté positif, il a su garder son image "proche du peuple". Il n'a pas "piqué dans la caisse" comme d'autres ne se seraient pas privés de le faire. Pour la catégorie la plus pauvre de la population - 20% des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté - si elle ne s'est pas enrichie lors du premier mandat d'Ahmadinejad, elle a été soutenue par le régime, qui lui a distribué des chèques. On peut parler de populisme, mais cette stratégie a payé. Et puis, j'ajoute un critère de taille: Mahmoud Ahmadinejad a été le premier président iranien à envoyer un satellite dans l'espace. Ce qui prouve aux technocrates du pays, qui ne lui sont pas forcément favorables, que l'on peut être musulman et scientifique. De quoi faire largement oublier ses incartades sur la scène internationale - la partie négative de son bilan - mais qui, en Iran, et malgré un isolement certain du pays, ne sont finalement que secondaires.

Les Iraniens se sont rendus en masse aux urnes. On aurait pu penser que ce serait pour soutenir Moussavi, or cela ne semble pas avoir été le cas. Comment analysez-vous cela?
Je ne peux pas répondre à cette question en l'état. Il est vrai que c'est surprenant, mais tant que nous n'avons pas accès au détail des votes, on ne peut tirer aucune conclusion valable.

Faut-il craindre des troubles dans le pays?
Ça et là peut-être, car Moussavi a tout de même recueilli plus de 30% des voix et qu'il conteste la sincérité du vote. Toutefois, sauf événement majeur, le problème m'apparaît limité car il n'existe pas de véritable mouvement structuré d'opposition, comme il n'y a pas non plus de structure ethnique forte capable de concurrencer le pouvoir. En outre, le déséquilibre des forces semble tel que l'opposition devra désormais patienter jusqu'à la prochaine élection présidentielle, dans quatre ans, pour espérer revenir au pouvoir. Et encore, ce sera sous le contrôle des Gardiens de la révolution.

Finalement, Mahmoud Ahmadinejad a été désigné par le peuple iranien comme le plus capable pour faire face aux Etats-Unis...
Absolument. Moussavi a, je pense, été jugé trop pro-Américain par les électeurs. Les Iraniens ont des arguments sophistiqués. Nombre d'entre eux, les jeunes en tête, sont ouverts à une certaine idée de la mondialisation, mais pas à n'importe quel prix. Les Iraniens ne veulent pas vivre comme en Californie! Or, Ahmadinejad est le seul dirigeant capable de défendre les intérêts nationaux de l'Iran - et l'Iran est un pays très nationaliste - sans risque de se soumettre à un diktat des Etats-Unis.

"On ne choisit pas ses adversaires..."

Depuis son entrée en fonctions, Barack Obama, qui soutenait Moussavi, a multiplié les gestes d'ouverture vis-à-vis de l'Iran. Ce vote est-il un aveu d'échec pour la diplomatie américaine?
Non, mais on ne peut pas changer en six mois trente ans d'isolement de l'Iran sur la scène internationale. En ramenant l'Iran au centre au jeu, Barack Obama a fait une analyse courageuse de la situation au Moyen-Orient. Il semble avoir tiré les leçons de trente ans de fiasco. La victoire d'Ahmadinejad ne change finalement rien à la donne, si ce n'est que les Américains vont devoir continuer à traiter avec quelqu'un d'assez réactionnaire, retranché derrière ses barricades. Mais au moins ont-ils la certitude de se trouver face à un partenaire solide, ce qui est certes difficile, mais finalement plus lisible...

Et sur la question précise du nucléaire iranien?
Je note une volonté exceptionnelle de l'administration Obama de réussir dans ce dossier. Les Etats-Unis veulent réellement négocier pour faire bouger les choses. Mais là encore, après trente ans de "containment", passer à une culture de dialogue est difficile. Il s'agit d'un virage à 180°. Toutefois, les Etats-Unis ont compris que l'Iran existait et qu'il fallait faire avec. Il s'agit d'une différence fondamentale avec les pays européens - et la France notamment - qui considèrent que le dialogue avec l'Iran passe par un changement de régime. Or, l'élection présidentielle vient de prouver que le régime politique iranien était bien en place.

Jusqu'où peut aller la communauté internationale face à un leader iranien belliqueux et ouvertement antisémite?
On ne choisit pas ses adversaires... C'est effectivement un problème, même si je pense qu'il ne faut pas survaloriser les sorties fracassantes de Mahmoud Ahmadinejad. Je pense, même s'il ne s'agit bien évidemment pas de les défendre, que les propos d'Ahmadinejad doivent être replacés dans un contexte régional très particulier. En tenant des propos antisionistes et antisémites, le président iranien, qui possède une culture rustre des relations diplomatiques, ne fait, hélas, que dire tout haut ce que les populations de certains pays - la Syrie ou l'Egypte devant l'Iran - pensent tout bas.


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la «génération K» se dresse contre Ahmadinejad

Nés sous Khomeyni, le guide suprême, éduqués sous Khamenei, son successeur, les moins de 30 ans, qui avaient élu Khatami en 1997, se mobilisent pour le changement.

Une vraie discothèque à ciel ouvert, entre mirage et réalité. «Ahmadi-bye ! bye ! Ahmadi-bye ! bye !», chantonne une bande de joyeux Iraniens en écorchant, sans concession, le nom de leur président. Il est 3 heures du matin au compteur des voitures qui convergent, pare-chocs contre pare-chocs, vers la foule compacte rassemblée au carrefour Park Way, au nord de Téhéran. Accrochés aux essuie-glaces, de petits rubans volent au vent. Ils sont verts, comme les ongles vernis de cette grappe de jeunes filles voilées qui osent, à la barbe des policiers, un audacieux déhanché oriental. Vert : la couleur de l'espoir, du changement, du printemps après l'hiver…

Ce jeudi 4 juin 2009, l'Iran est officiellement en deuil. Sur les avenues principales, de grands drapeaux noirs ont été dressés pour commémorer les vingt ans de la mort de l'ayatollah Khomeyni, le père fondateur de la République islamique d'Iran. Mais, à l'approche d'élections qui pourraient se révéler cruciales pour l'avenir du pays, ses jeunes héritiers ont d'autres préoccupations en tête : regagner un semblant de liberté, confisquée pendant quatre années de répression renforcée sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad.

«Peu importe le vainqueur»

«Je suis ici pour dire non au cauchemar qu'il nous a fait subir !», s'exclame Adeleh, croisée le long de l'avenue Vali Asr. À 30 ans, cette jolie dentiste fait partie des milliers d'Iraniens qui envahissent tous les soirs les rues de la capitale iranienne, portés par cette «vague verte» initiée par les partisans de Mir Hossein Moussavi, l'adversaire principal d'Ahmadinejad aux élections. Pour elle, c'est un signe de protestation contre l'humiliation de son arrestation, il y a trois mois, par la police des mœurs - dont les patrouilles ont refait surface après l'arrivée au pouvoir d'Ahmadinejad en 2005. «Regardez-moi ! Est-ce que j'ai vraiment l'air d'être immorale ?», dit-elle, furieuse, en pointant du doigt son élégant manteau noir assorti à son foulard sombre. «En 2005, j'ai fait l'erreur de ne pas voter. Cette année, je vote les yeux fermés pour Moussavi, pour qu'on évite le pire !», poursuit Adeleh. De ce politicien sans réel charisme aux cheveux grisonnants, elle ne connaît pas grand-chose. Cet ancien premier ministre, dans les années 1980, se présente comme «le sauveur de la nation», après vingt ans de traversée du désert. «Mais en fait, qu'importe le vainqueur, concède-t-elle, tant qu'on arrive à élire un nouveau président !»

Foulard et baskets aux pieds, Adeleh appartient à la génération K - née sous Khomeyni, le guide suprême, éduquée sous Khamenei, son successeur, et qui porta le président Khatami au pouvoir, en 1997. À l'époque, la population iranienne se remet à peine de la guerre Iran-Irak et des soubresauts postrévolutionnaires. Élevés dans le carcan du régime des mollahs, les moins de 30 ans (60 % de la population iranienne) regardent vers l'avenir. Assoiffés d'ouverture sur le monde, ils votent en masse pour ce clerc enturbanné au sourire charmeur - qu'ils rééliront, en 2001, pour un second mandat. Les femmes, elles aussi, leur emboîtent le pas. Ses appels à la «démocratie islamique» et au «dialogue des civilisations» séduisent. Mais ses réformes se heurtent vite à l'offensive des conservateurs, rappelant à ses électeurs qu'en Iran les prérogatives présidentielles sont largement limitées. En 1998, une vague d'assassinat d'intellectuels meurtrit le pays. L'année suivante, une révolte estudiantine est sévèrement réprimée. Au fil des années, les nouveaux journaux, nés sous Khatami, doivent mettent la clef sous la porte.

Tournée des dortoirs et distribution de chèques

Déçus, les jeunes sont nombreux à bouder les urnes, comme Adeleh, en 2005. Leur absentéisme sera fatal. Certains d'entre eux voteront même pour Ahmadinejad, pour «punir» les réformistes. Élu au deuxième tour, l'ancien maire de Téhéran, un fondamentaliste, annonce rapidement sa nouvelle politique : «revivifier les valeurs de la révolution». «On a voulu sanctionner les réformistes. Mais, au final, on s'est pris une vraie claque !», regrette Mahmoud, un ancien activiste étudiant. Très vite, le nouveau gouvernement impose un régime draconien à la société civile. À l'université, les jeunes contestataires sont fichés. Certains professeurs sont licenciés. Les organisations non gouvernementales, en plein boom sous Khatami, sont sous surveillance renforcée. De nombreuses Iraniennes se retrouvent au cachot. Leur crime : avoir milité en faveur de la campagne des «un million de signatures pour la parité entre hommes et femmes». Résultat : les appels au boycottage des urnes sont, cette année, exceptionnellement discrets. Y compris du côté de la diaspora, où certains groupes d'opposants en exil s'affichent ouvertement en faveur de Moussavi. Textos, forums de discussion sur Internet, vidéos YouTube, pages Facebook appelant à voter vert… Jamais la mobilisation n'a été aussi importante. «Les jeunes - et les Iraniens en général - sont plus pragmatiques qu'il y a quatre ans. Leur discours politique a mûri. Ils réalisent à quel point leur vote peut changer les choses», relève Amir Nikpey, professeur de sciences sociales à l'université Shahid-Behechti de Téhéran.

«Il y a urgence !», insiste Hamid, 29 ans, derrière son comptoir du centre commercial Mirdamad, en brandissant le petit ruban vert qui décore son poignet. Ses lunettes de soleil d'imitation Ray-Ban cachent d'énormes cernes accumulés au fil des nuits blanches à se quereller, à coups de slogans, avec les partisans d'Ahmadinejad, nombreux à arpenter, eux aussi, la capitale, à cheval sur leur moto. Les fans des deux autres candidats, Mehdi Karroubi et Mohsen Rezaï, sont beaucoup plus effacés. Hamid nous explique que, s'il vote contre Ahmadinejad, c'est parce que son magasin de matériel informatique a sévèrement souffert des sanctions économiques occidentales visant à freiner le programme nucléaire iranien relancé par l'actuel gouvernement. «Il est de plus en plus difficile de faire venir certains ordinateurs de l'étranger, même en passant indirectement par Dubaï», grogne-t-il, habité par une soif de revanche. Son frère, employé dans une usine de vêtements, est aujourd'hui au chômage. «La faute, dit-il, à un manque d'aide au développement industriel», reprend-il, en accusant le président d'avoir gaspillé l'argent du pétrole «en achetant ses électeurs à coup d'aides sociales».

Il règne un calme plat sur le campus de l'université Sharif, la prestigieuse école polytechnique d'Iran. Ici, l'ambiance est à la préparation des examens plutôt qu'à l'euphorie électorale. «Ahmadinejad a récemment fait la tournée de certains dortoirs en distribuant des chèques de 50 euros aux étudiants. Je n'appelle pas ça de la politique !», glisse Ali, un jeune doctorant en chimie, qui fait partie des rares jeunes qui envisagent, haut et fort, de voter blanc. Quid des autres candidats ? Il ne se fait guère d'illusion, dit-il, sur leurs bonnes intentions. «Cette ambiance de kermesse n'est que passagère. Après les élections, la censure va reprendre, car le pouvoir du président est limité. Tout ce que j'espère du nouvel élu, c'est qu'il saisisse la perche tendue par Obama, pour en finir avec l'isolement de notre pays», ajoute-t-il. Sa priorité : étudier d'arrache-pied, pour décrocher des notes lui permettant de poursuivre ses études aux États-Unis ou au Canada. «On nous assaille de slogans sur le nucléaire à longueur d'année. Mais, à l'université, nous manquons d'équipement et de moyens pour mener à bien nos recherches. C'est ça, le progrès scientifique dont se targue notre président ?», interroge-t-il.

«Prêt d'amour»

La fameuse «fierté» nucléaire, pierre angulaire des discours d'Ahmadinejad, il faut se déplacer en province et dans les quartiers plus traditionnels de la capitale pour la palper. «Je vais voter pour lui, au nom d'un Iran fort, qui refuse la colonisation occidentale !», insiste Mohsen, 26 ans, un Téhéranais originaire de Naïn, petite ville du sud de l'Iran. Avec sa toute jeune épouse, Azam, 21 ans, drapée dans un tchador noir, il préfère rester tranquillement à la maison, le soir, à regarder la télévision, achetée grâce à l'«aide au mariage». D'après l'institut Mehr-e Reza, qui supervise ce système de crédit, quelque 4 millions de jeunes ont bénéficié, jusqu'ici, de ce «prêt d'amour» - un chiffre qui n'inclut pas les bénéficiaires des nombreux autres prêts à taux zéro initiés par le gouvernement d'Ahmadinejad. C'est cette génération silencieuse, invisible devant les caméras occidentales, mais statistiquement importante, qui constituera, demain, le plus grand défi face à la «vague verte».


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les volontaires d'Ahmadinejad

Achacune de ses réunions électorales, ils étaient là, en première ligne. Discipline militaire, visage mangé par la barbe, chemise flottant sur le pantalon et regard fixe de celui qui ne connaît pas le doute, les bassidjis, en rangs serrés, ont soutenu "leur" candidat, le président Mahmoud Ahmadinejad qui joue sa réélection le 12 juin : "Ahmadi nous t'aimons ! Ahmadi nous te voulons !" En 2005 déjà, les miliciens bassidjis - les "volontaires mobilisés" - avaient joué un rôle décisif pour forcer l'élection de ce président populiste issu de leurs rangs et du même milieu modeste, pieux et provincial. Un président qui, comme eux, affiche sa foi dans le Madhi, "l'imam caché", dont ils espèrent le retour imminent sur terre. Et qui, en voulant ramener l'Iran aux principes du début de la révolution islamique de 1979, a revivifié la mémoire de la terrible guerre Iran-Irak (1980-1988). Un carnage qui a fait un million de morts et dont les bassidjis ont été les héros, tombant en masse, à peine âgés de 14 ou 15 ans parfois, dans les champs de mines et les sables du désert.

Dans l'immense cimetière de Behecht-e-Zahra, au sud de Téhéran, embusqué dans les longues allées lugubres du carré des "martyrs" hérissé de drapeaux effilochés par le vent, le passé se refuse à mourir. Les photographies poignantes de ces jeunes, ceints du bandeau rouge des volontaires, jaunissent dans leurs petites vitrines individuelles, mais leur souvenir est soigneusement entretenu. Un musée, au sein du cimetière, est là pour y veiller avec force souvenirs macabres, y compris des vêtements en lambeaux, et, en fond sonore, les inévitables chants révolutionnaires.

Ce jour-là, devant la sépulture de Dariouch, 16 ans, il y avait sa soeur Meshmaz, ombre noire en tchador de deuil, occupée à laver la pierre tombale à l'eau de rose. "Il était au lycée. Quand nous avons voulu le retenir il a souri et a dit "je me sens appelé", se souvient-elle. Et puis, il a ajouté, "un jour vous serez fiers de moi". On ne l'a pas revu, il est mort dans une attaque chimique." Et se sent-elle fière ? "Bien sûr !, dit-elle avec force, mais aussi triste. Tous ces jeunes ici, quel gâchis. Quand je vois les bassidjis d'aujourd'hui, je ne comprends pas toujours. Les nôtres sont morts pour donner un avenir à l'Iran. Eux ont la nostalgie d'un passé qu'ils n'ont jamais connu. Quelle est leur place ?"

Le savent-ils eux-mêmes ? Ce cimetière, c'est un peu leur lieu de prédilection. "Dans le silence des tombes, je cherche les réponses à mes questions. Je les envie d'être morts en martyrs", nous avait expliqué lors d'une visite à Behecht-e-Zahra, Amir Jahantab, 21 ans. En chemise blanche sur sa motocyclette, ce jeune homme aux allures modernes, confiait son mal-être qui est aussi celui de bien des bassidjis de la nouvelle génération. "Je viens ici pour trouver le sens de ma vie. La société m'ennuie." Son compagnon, plus méfiant, Mahdi Abdoljabbari, 20 ans, bassidj depuis huit ans, avait ajouté : "Ahmadinejad nous fait retrouver la véritable essence de la révolution. Nous sommes les soldats de Dieu. Lors de la guerre au Liban en 2006, je voulais rejoindre les frères du Hezbollah. On m'a dit non. Je suis prêt, le martyr est dans ma vie."

Entre passé, présent et futur, les "volontaires" ont fini par former une sous-culture enkystée dans la société. Endoctrinés dans les mosquées, entraînés militairement dans des camps, les miliciens sont présents dans les entreprises et les universités, s'occupent à l'occasion d'oeuvres sociale, assurent - de façon plus que musclée - la sécurité intérieure. Ce sont les "SA" (troupes d'assaut) du régime, se plaignent les étudiants durement réprimés ces dernières années.

Combien sont-ils ? On l'ignore, 900 000 avancent certaines sources. Ibrahim Yazdi, qui fut le premier ministre des affaires étrangères de la République islamique, nous a parlé lors d'un précédent voyage de "5 millions de bassidjis capables de mobiliser avec leur famille jusqu'à 16 millions de personnes". Et l'analyste Saeed Leylaz avait ajouté : "Leurs camps sont sur les grands axes de Téhéran. En cas d'urgence, ils peuvent bloquer la ville en quinze minutes." La partie la plus militarisée de ces "fidèles entre les fidèles", choyés par M. Ahmadinejad, dépend des Gardiens de la révolution, l'armée idéologique du régime. Des "unités spéciales" de bassidjis oeuvrent sans ménagement contre les groupuscules extrémistes sunnites au Sistan-Baloutchistan, là où la frontière poreuse avec le Pakistan permet tous les trafics, tous les coups de main.

Un "archipel" bassidj donc, qui est loin d'être uniforme. Pour les plus "purs", la religion vient en premier. Là où tant d'autres refusent le contact avec les étrangers, Morteza et Ali, rencontrés dans le sud pauvre de Téhéran où se tenait une soirée de prières, nous avaient accueillis et présentés à leur père, Mansour Mohammanejad, bassidj dans la compagnie d'assurances Alborz. Parcours familial sans faute : le père jadis volontaire sur le front, les deux fils entrés dans la milice à 7 ans. "Aujourd'hui, nous avaient-ils expliqué, on ne se bat plus que sur le front culturel. Nous sommes les gardiens des valeurs islamiques, aux ordres directs du Guide. La prière est notre première arme."

Ces "purs" se retrouvent dans les mosquées où ils pleurent encore et encore la mort de l'imam Hussein tué par le calife sunnite à Kerbala en 680. Lors d'une soirée de lamentations (dans une pièce adjacente toutefois), un soir à la mosquée Gharoudia, à Téhéran, la célébration avait pris des allures improbables de concert techno. Sous les néons vert et blanc, serrés en une masse haletante, les participants se frappaient la poitrine en cadence, et revivaient, les yeux fous, la tuerie de Kerbala : "Hussein ! Hussein !"

Sur scène, un chanteur de lamentations, plus adulé qu'une rock star. Ce soir-là, c'était Abdol Reza Hellali qui, de sa voix rauque et sensuelle, donnait le tempo : "Tu me hantes, Hussein, tu es mon maître, Hussein !" Spectacle hallucinant de ferveur religieuse. "Je ne cherche rien, ni argent ni honneur, nous dira le chanteur, quand je chante, je ne m'appartiens plus... C'est lui, Hussein, qui chante."

Ces ultrareligieux se retrouvent à Téhéran passage Mahestan, une galerie marchande où l'on trouve pierres de prières avec boussole pour trouver la direction de La Mecque, fouets pour les processions de l'Achoura, et toutes les vidéos de ces chanteurs inspirés par leur maître à tous, Mansor Arziz, qui a fondé une véritable école de chant. Pour Moharram, le deuil chiite, le patron du magasin A la Fleur de Narcisse nous confiera avoir vendu en un mois 600 CD de Mahmoud Karimi, l'étoile montante au hit-parade des lamentations. Sur des téléviseurs, les cassettes passent en boucle, il n'est pas rare d'y voir larmes aux yeux, se frappant la poitrine, Mahmoud Ahmadinejad.

Etre bassidj, c'est aussi l'assurance d'une ascension sociale pour les plus démunis. Ils ont des bons d'achat et de transport, des quotas réservés à l'université, des aides pour la famille. Et une certaine "impunité". Le côté "pur" se dilue dans le côté pratique. Ne seraient-ils plus qu'une simple caste de la nomenklatura islamique ? "Les bassidjis sont devenus un groupe de pression. Ils tirent juste des bénéfices de leur situation", dénonce le journaliste Amir Bahai.

Reza Hodjati, enseignant réformateur, lui, est plus amer encore. Très religieux, il était parti pour le front irakien, à peine adolescent avec 120 bassidjis d'Ispahan. Vingt sont rentrés vivants, y compris lui, en dépit de la balle qui lui a traversé le poumon. Il a quitté la milice mais a chèrement gagné, estime-t-il, le droit de la critiquer. Et il ne s'en prive pas. "De mon temps être bassidj, c'était être à l'unisson de la société. Khomeyni disait : "Je baise votre bras qui nous défend." Aujourd'hui, le clergé est devenu une aristocratie, les bassidjis sont les troupes d'assaut du régime. Quelle déchéance ! C'est une minorité qui contrôle la société. A l'université, lors des émeutes de 2003, ils ont réprimé leurs camarades sans état d'âme, en poussant même certains par les fenêtres. Je souffre de voir tout cela fait au nom des anciens "volontaires"."

Troupe de choc monolithique ? sans doute pas. Des fissures apparaissent parmi les miliciens. La mauvaise gestion du gouvernement sortant, qui a placé l'Iran dans une situation économique difficile, se ressent durement dans les provinces. Pour certains bassidjis, eux-mêmes fils des campagnes, réprimer la grogne ambiante est un dilemme. Il y a deux ans, à Cachan, lors d'une grève dans une usine textile, les bassidjis ont rejoint les ouvriers contre la police. De même, dans la province de Guilan (nord) dévastée par la crise, des miliciens s'étaient adressés à M. Ahmadinejad, il y a quelques mois, dans le journal Guam : "Monsieur le Président, demandez aux gens quelle est leur préoccupation ? Ils vous répondront le travail. Cette province a donné 8 000 martyrs à la République, elle mérite plus de justice et un meilleur niveau de vie."

"A la présidentielle de 2005, plus qu'une élection, nous avons eu une démonstration de force des casernes pour M. Ahmadinejad, conclut Ali Moheni, ex-bassidj, proche des réformateurs, c'est comme si nous avions dû affronter un rhinocéros les mains attachées dans le dos." Cette fois ? "La situation évolue. Il n'y a que les chiens qui ont la maladie de la fidélité", dit-il sans avoir l'air d'y croire.

Marie-Claude Decamps


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la "vague verte" réformatrice de Mir Hussein Moussavi

Concert de Klaxon, chaînes humaines en pleine ville, et par-dessus tout cette couleur verte (celle de l'islam, mais aussi de l'espoir) choisie par la campagne de l'ancien premier ministre Mir Hussein Moussavi, déclinée dans tout le pays, en foulards, affiches ou simples empreintes de mains sur les murs : une vague verte se prépare-t-elle à déferler sur les urnes, vendredi 12 juin, pour l'élection présidentielle iranienne ?


Celui que bien des jeunes ne connaissaient même pas il y a quelques jours encore, cet ex-chef du gouvernement du temps de la guerre Iran-Irak (1981-1989), que l'on disait " congelé" par vingt ans d'absence de la scène politique, et dont le physique de technocrate, avec ses lunettes plates d'intello et sa courte barbe poivre et sel, n'accrochait pas les caméras, semble être devenu le plus sérieux rival du président sortant, le fondamentaliste Mahmoud Ahmadinejad.

Mercredi, la campagne s'est close. L'outsider trop sage est presque devenu un favori. Main dans la main (une première) avec son épouse, il joue les couples présidentiels à l'américaine. A défaut de charisme, il a trouvé un style, en se révélant dans un débat houleux contre M. Ahmadinejad un débatteur cohérent et rationnel. Le mécontentement contre le président sortant dans un pays de plus en plus isolé et en crise économique fera-t-il le reste ?

"Les premiers jours, M. Moussavi me disait, gêné : "Comment me trouvez-vous, en campagne ?" Et je répondais : "comme un vieux coureur rouillé, votre foulée prendra de l'ampleur au fur et à mesure de la course..."", nous a raconté Fayyad Zaahed, l'un de ses plus proches conseillers. De fait, Mir Hussein Moussavi a trouvé le rythme.

Jonglant aux confins des fragiles équilibres de la politique iranienne avec les alliances nouvelles (les femmes et les étudiants), les "adoubements" intellectuels - 800 artistes lui ont donné leur confiance -, les soutiens discrets (celui de l'ancien président Hachemi Rafsandjani) ou ouvertement revendiqués (celui des réformateurs de l'ex-président Mohammad Khatami), sans jamais rien renier.

Né le 29 septembre 1941, cet Azéri d'origine est avant tout un homme du sérail. Un vrai fils de la révolution de 1979, devenu le "poulain" de l'ayatollah Behechti, le fondateur du Parti de la République islamique, dont il deviendra le premier directeur. Il aura avec le père de la révolution, l'ayatollah Khomeyni, un lien privilégié. Si privilégié que lorsque le Guide actuel, l'ayatollah Khamenei, sera élu président de la République, Khomeyni et son fils Ahmad imposeront M. Moussavi comme premier ministre en 1981 contre le candidat de M. Khamenei, M. Vellayati. Ce dernier ne sera pas approuvé par le Parlement, et prendra plus tard sa revanche, devenant le ministre des affaires étrangères à la plus grande longévité de la République islamique.

Autant dire qu'entre M. Moussavi et M. Khamenei, le courant passait peu. D'autant qu'en pleine guerre, M. Moussavi jouait la carte étatiste, pour trouver un système de rationnement et de contrôle des prix afin de préserver l'économie chancelante, là où M. Khamenei prônait un certain libéralisme. Depuis, les deux hommes se sont retrouvés sur une gestion libérale. Les différends sont aplanis.

En 1989, membre d'un conseil chargé de la révision constitutionnelle, sa proposition en faveur d'un renforcement du Parlement sera rejetée, le poste de premier ministre supprimé, et il sera remercié. De lui, on retient alors son intégrité - qualité rare en ces temps troublés -, ses principes et son sens du devoir nationaliste. "Une sorte de Fillon, en plus discret", ironise un diplomate iranien de l'époque.

Commence alors la seconde vie de Mir Hussein Moussavi, loin des spotlights, mais pas de la politique, puisqu'il sera le conseiller occulte du pragmatique président Rafsandjani, puis de son successeur réformateur Khatami. Il siège aussi au puissant Conseil de discernement, rouage islamique d'arbitrage du régime. Architecte de formation, marié à une ancienne militante révolutionnaire venue à la peinture, Zahra Rahnavard, devenue un atout auprès des femmes et des jeunes, cet amateur d'art abstrait a dirigé l'Académie des arts d'Iran.

Pourquoi cette soudaine réapparition dans la vie politique ? "Parce que, pour la première fois, je sentais la République islamique en danger", a dit le candidat. Au-delà de la déclaration de foi du révolutionnaire de la première heure, qui condamne les déviations de la République islamique, il y a aussi un calcul stratégique : M. Khatami n'avait eu qu'un "feu orange" de la part du Guide, et sa candidature trop réformatrice aurait divisé les forces politiques, empêchant les mécontents, dans le clan fondamentaliste qui soutient M. Ahmadinejad, de franchir les lignes. Il s'est retiré au profit de M. Moussavi.

Appuyé par les réformateurs, l'ex-premier ministre se veut surtout un "rassembleur". Son passé du temps de la guerre peut lui attirer le vote d'une partie des Gardiens de la révolution ; son honnêteté, la faveur des pauvres et de la petite bourgeoisie. Enfin son nationalisme sans faille peut faire accepter ses nouvelles préoccupations pour les droits de l'homme auprès des conservateurs. "Nous ne sommes pas des révolutionnaires, il y a eu assez de martyrs ici, confiait encore Fayyad Zaahed, nous voulons réformer. Améliorer les choses, "réparer" l'économie gaspillée par la gestion populiste ; ouvrir aux libertés individuelles ; créer plus de justice sociale, redonner crédit et dignité à notre pays à l'étranger. Nous ne voulons plus que l'Iran soit le "mauvais" de la classe. Il faudra du temps, petit à petit."

Pour cela M. Moussavi a trois mots d'ordre : stabilité intérieure, détente et dialogue avec l'Occident, l'Amérique notamment. Sur le nucléaire, il est prêt à discuter "dans la transparence", mais non à brader les intérêts nationaux. Ce qui peut faire de lui un redoutable interlocuteur, mais un adversaire plus fiable. "Je veux en finir avec les extrémismes", dit-il, sur le fond, et avec "l'amateurisme" sur la forme : une armée de technocrates et de spécialistes est prête.

Mais cette vague verte aussi bruyante qu'enthousiaste, dont on ne peut vérifier vraiment l'épaisseur, tiendra-t-elle face à la vague "léopard" (tenue camouflée) des puissantes milices et des services secrets qui soutiennent M. Ahmadinejad ?

Marie-Claude Decamps


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